En dehors (de Fitzgerald en Simenon)

Deux notes de lecture de juin qui finalement se rejoignent :

The Rich Boy (Francis Scott Fitzgerald, 1926)

Découverte dans une anthologie (The Penguin Book of American Short Stories, qui compte, entre autres, des classiques de Poe, Melville, Hemingway ou Faulkner), cette longue nouvelle de Fitzgerald n’est pas la moins étonnante des oeuvres du natif du Midwest. Son célèbre incipit sous forme de leçon de vie (“Begin with an individual, and before you know it you find that you have created a type; begin with a type, and you find that you have created—nothing”) évoque celui de Gatsby, publié l’année précédente et dont il est une continuation (“In my younger and more vulnerable years, my father gave me some advice…”). C’est à une étude presque philosophique de la norme face à l’individu que Fitzgerald se livre ici. 

Cette réflexion sera illustrée par un cas pratique : la vie d’Anson Hunter, issu d’une classe sociale le sortant des normes habituelles, et en quoi ses origines aisées influencent son comportement. La richesse d’Anson, présenté comme l’ami d’un narrateur discret et anonyme – comme Gatsby était celui de Nick Carraway-, tendrait à amollir son caractère, à le rendre conjointement fragile et cynique, aussi solitaire que supérieur (la fameuse double contrainte, le défaut tragique d’Anson étant un égoïsme sensible). The Rich Boy est une grande nouvelle sur l’incapacité de la bourgeoisie à aimer ou se remettre en cause frontalement (“Anson never blamed himself for his part in this affair”), la limitant à des succédanés (la fête, la séduction, le pouvoir) des choses humaines (l’amour, l’engagement, la création). 

Anson rate l’occasion d’épouser Paula, son grand amour de jeunesse, puis Dolly, une femme perdue mais qui l’aimait. Sans cesser de croire au mariage (préservant, en bon bourgeois, les apparences), il sombre dans un cynisme facile, l’image de son bonheur manqué le poursuivant comme l’oeil de Dieu poursuit Caïn (“He did not listen. Over his head he perceived that the picture of Paula was hanging here upon this wall”). Faute d’amour, il rentre dans l’”abomination”, le rejet de l’amour des autres, celui de Dolly, qu’il humilie, puis celui de sa tante Edna, dont il brise la liaison adultère avec une délectation malsaine, poussant son amant au suicide. Miroir tendu à une Amérique flambeuse et WASP, très “Yale Club” et “Plaza Hotel”, souvent désoeuvrée et destructrice, The Rich Boy est la fable amère d’un homme prisonnier de son milieu.

Les Innocents (Georges Simenon, 1972)

Dernier des romans durs de Simenon, achevé en 1971 dans sa demeure d’Epalinges en Suisse, Les Innocents obéit à un schéma simenonien classique : un homme découvre progressivement que son univers quotidien, rassurant, familier se révèle, vu au microscope, plus trouble, opaque et dangereux. Ici, la vie de Georges Célerin, modeste orfèvre parisien, s’effondre doublement, d’abord à la mort de sa femme Annette, renversée par un camion dans le quartier des Champs-Elysées, puis en enquêtant sur la double vie de cette dernière, qui lui échappera à jamais. Les thèmes principaux des romans durs sont sans doute l’étrangeté, une inquiétante absence au monde et l’incommunicabilité. Étrangeté qui conduit à se sentir étranger, au sens camusien – à une famille, à un pays, à toute autre communauté. En ce sens, le créateur de Maigret, amateur de littérature russe et étrangère en général, est plus proche de Gogol ou de Kafka que de Balzac et Conan Doyle. 

Quand deux êtres communiquent enfin, c’est un moment d’autant plus fort qu’il est rare. La plupart n’y parviennent jamais, cantonnés dans les limbes du monde, et c’est le cas de Georges Célerin, pourtant appliqué, pourtant digne, pourtant loin d’être un imbécile, pourtant travailleur et père de famille… Ce qui lui échappe, c’est de franchir la porte du réel, la porte de l’autre appartement, celui où les vrais enjeux se nouent. Une prise de conscience sur le tard, donnant lieu à des scènes poignantes, comme ce dialogue, où Célerin, ivre de perdition et de colère, questionne sa bonne russe, Nathalie : 

“Dites-moi, Nathalie… Vous êtes une amie, ma meilleure amie, et je ne sais pas ce que je ferai sans vous… Vous étiez l’amie de ma femme aussi… Il devait vous arriver de vous faire des confidences…

Elle lui dénouait la cravate et le faisait asseoir sur le lit. Il se laissait faire comme un enfant.

-Est-ce que vous croyez qu’elle m’aimait ?… Mais, là, m’aimer vraiment, vous comprenez ce que ça veut dire ?…

-J’en suis sûre…

-Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?… Je suis un homme fruste… Je suis né et j’ai été élevé dans une sorte de porcherie et je n’ai pas beaucoup d’instruction… Elle, elle était fine… C’est un mot qui lui va bien. Fine.”

Quand arrive la fin du roman – simenonienne, donc déceptive-, Célerin en saura un peu plus mais sans avoir percé le mystère. Il reste -pour toujours- en dehors. 

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