Louis Aragon : portrait de l’artiste en jeune homme (1897-1982)

Petit flashback sur 2022. Parmi les commémorations de la fin d’année dernière, il y eut le centenaire de la mort de Proust, un centenaire dûment célébré. Un autre anniversaire, en revanche, m’a semblé passer inaperçu ou presque (quelques articles dans L’Humanité, des interventions sur France Culture) : les quarante ans du décès de Louis Aragon, le 24 décembre 1982. On eut même droit à une diatribe de Charles Dantzig bourrée de mauvaise foi et sans réel argumentaire (Aragon, ce traître ignoble, à peine auteur de quelques chansons et de pauvres narrations). Pourtant, si un auteur du XXème siècle mérite une forme de jeunesse posthume, il me semble que ce serait bien lui. Je précise que je ne me prétends pas un fin connaisseur de son oeuvre, laissant cette place aux spécialistes. Je l’affectionne de manière foutraque, y revenant périodiquement mais toujours avec enthousiasme. Pardonnez donc les maladresses, les raccourcis, l’esprit d’escalier.

Comme tant d’autres, je crois avoir découvert Aragon par le biais de la chanson autour de quatorze ou quinze ans. Ce n’était pas Léo Ferré mais un groupe du nom de La Tordue, et ça donnait à peu près : 

Je tombe je tombe je tombe

Avant d’arriver à ma tombe

Je repasse toute ma vie

Il suffit d’une ou deux secondes

Que dans ma tête tout un monde

Défile tel que je le vis

Ses images sous mes paupières

Font comme au fond d’un puits les pierres

Dilatant l’iris noir de l’eau

C’est tout le passé qui s’émiette

Un souvenir sur l’autre empiète

Et les soleils sur les sanglots

O pluie, O poussière impalpable

Existence couleur de sable

Brouillard des respirations

Quel choix préside à mon vertige

Je tombe et fuis dans ce prodige

Ma propre accélération

J’avais été impressionné par cette simplicité apparente, ces rimes pauvres sur le papier et néanmoins le choc des images. Plus tard, j’appris que ce poème provenait du Roman inachevé, sorte d’autobiographie en vers sous forme de bilan de vie. Aragon, proche de la soixantaine, y parvient à une épure et une émotion rares. ça commence sur le Pont Neuf  : 

(…) Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

L’ancienne image de moi-même

Qui n’avait d’yeux que pour pleurer

De bouche que pour le blasphème

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Cette pitoyable apparence

Ce mendiant accaparé

Du seul souci de sa souffrance (…)

Il y juge son propre parcours, de manière dure mais nostalgique. Ici, sa période de provocateur surréaliste, prompt à détruire les idoles et à invectiver les dieux. Un peu plus loin, le texte suivant, autre sommet d’épure : 

Il n’aurait fallu

Qu’un moment de plus

Pour que la mort vienne

Mais une main nue

Alors est venue

Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu

Leurs couleurs perdues

Aux jours aux semaines

Sa réalité

A l’immense été 

Des choses humaines

Moi qui frémissais

Toujours je ne sais

De quelle colère

Deux bras ont suffi

Pour faire à ma vie

Un grand collier d’air

Rien qu’un mouvement

Ce geste en dormant

Léger qui me frôle

Un souffle posé

Moins une rosée

Contre mon épaule

Un front qui s’appuie

A moi dans la nuit

Deux grands yeux ouverts

Et tout m’a semblé

Comme un champ de blé

Dans cet univers

Un tendre jardin

Dans l’herbe où soudain

La verveine pousse

Et mon cœur défunt

Renaît au parfum

Qui fait l’ombre douce

Quand on sait la référence à la tentative de suicide de l’auteur à Venise en 1928, deux mois avant la rencontre d’Elsa, ces vers sobres et musicaux prennent une toute autre dimension. Mais revenons (bien) en arrière. Aragon naît Louis Andrieux en 1897. Destin complexe : le jeune Louis est le fils adultérin de l’ancien préfet de police de Paris, de trente-trois ans l’aîné de sa mère, d’un milieu social plus modeste. Ce statut de bâtard le marquera à vie, d’autant que le culte bourgeois du secret le fait grandir dans le mensonge : sa mère (docteur Freud, hello !) lui sera présentée comme sa soeur. 

En deuxième année de médecine, il fait la rencontre d’André Breton. Le reste fait partie de la légende. De la chanson de geste surréaliste. Au Val de Grâce, les deux compères se lisent Les Chants de Maldoror lors de longues veillées enfiévrées. Cela n’empêche pas l’horreur des tranchées, où il fait office de brancardier. Une guerre dont longtemps il refuse de parler, « pour ne pas lui faire de réclame ». De la période surréaliste, on retient Le Paysan de Paris, étonnante déambulation, ébauche de mythologie moderne sous forme de collage, de publicités et affiches. Aragon est brillant, c’est indéniable, passe d’un genre à l’autre avec une facilité déconcertante, d’un roman, Anicet ou le panorama à un pastiche dadaïste de Fénelon, Les Aventures de Télémaque. Presque trop brillant pour ses amis surréalistes qui lui reprochent de donner dans le roman, genre mal perçu par le groupe. Dans un accès de rage, il brûle dans une chambre d’hôtel à Madrid le manuscrit de La Défense de l’infini, roman fleuve inachevé écrit de 23 à 27. En subsistent deux fragments, longtemps reniés car trop potaches et érotiques, Le Con d’Irène et Les Aventures de Jean-Foutre la bite. Il faut tout le génie de cet homme pour faire de ce titre un petit chef d’oeuvre où chacun en prend pour son grade. Esprit prolixe et cultivé, il est capable de produire la même année des textes aussi divers que ceux-ci : 

Chie chie chie chie donc chie

Ecoute la voix de ta mère

Petit enfant chie 

Comme les grands de la terre (La Grande Gaîté)

Les français ont le coeur trop mal placé pour qu’il soit possible de leur parler style. Ils ne vous écouteraient pas. Des styles, ils savent ce que c’est, le Louis XV, le Louis XVI, l’Empire. Leur littérature ainsi ne sort pas du faubourg Saint-Antoine. Ils écrivent très mal. 

Leurs romans, Manon Lescaut, Eugénie Grandet, Madame Bovary, La Seconde Jeunesse de Madame Prune, Bella sont de niaises historiettes bourgeoises. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans toute cette bibliothèque ! (Traité du style)

Goût de la provocation, chevillée au corps et vitale. Anti-patriotique, d’abord. Les meilleurs poètes français, c’est connu, sont anti-français : Baudelaire (“Je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire”), Rimbaud (“J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte”), Aragon (“J’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant”), Artaud enfin, le plus direct (“Je chie sur le France et sur les Français”). Provocation anti-élites et anti-flics. Je vous invite à  relire “Front rouge”, qui vaudrait au moindre rappeur dix ans de taule : 

Pliez les réverbères comme des fétus de paille
Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Walace
Descendez les flics
Plus loin plus loin vers l’ouest où ils dorment
Les enfants riches et les putains de première classe

En 1927, il adhère au Parti communiste. On lui a assez reproché son aveuglement stalinien, ses voyages à Moscou la Gâteuse, sa poésie qui se fait martiale au service de l’URSS. Est-ce qu’Aragon le libertaire libertin a eu peur de sa propre liberté, s’empressant, passé trente ans, de devenir l’homme d’une seule femme, d’un seul parti ? Je n’en sais rien. On peut railler la poésie totalitaire d’Hourrah l’Oural ou le cycle romanesque du Monde réel et son réalisme socialiste. Car il y revient, au roman. Et avec un certain succès. Dans la saga des années 30, on est presque dans du Zola, avec des personnages récurrents, comme Barbentane, l’industriel. Mais quel style… Génie de l’incipit ! En quelques mots, convoquer un monde, qui défile tel qu’il le vit… Aurélien, bien sûr, l’archi-classique : 

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.

Pas mal non plus, Les Beaux quartiers (on s’y croirait) : 

Dans une petite ville française, une rivière se meurt de chaud au-dessus d’un boulevard, où, vers le soir, des hommes jouent aux boules, et le cochonnet valse aux coups habiles d’un conscrit portant à sa casquette le diplôme illustré, plié en triangle, que vendaient à la porte de la mairie des forains bruns et autoritaires.

Et mon préféré, Les Cloches de Bâle (ça sent le vécu) : 

Cela ne fit rire personne quand Guy appela M. Romanet Papa.

Ne négligeons pas Les Voyageurs de l’Impériale, le roman malade, étrangement foutu mais d’une belle ampleur, avec ses parties disparates. Sans compter une fresque historique, La Semaine sainte, autour des Cent Jours et de Géricault. Pas mal, pour un gâteux de Moscou. 

Alors oui, Aragon a eu ses errements mais par la variété de son œuvre, le plaisir de l’expérimentation, il conserve un côté jeune homme  jusqu’à sa vieillesse aux longs cheveux blancs, un air plus frais et d’avant garde  que la plupart des jeunes cons déjà vieux. L’insolence. Le dandysme. La vivacité et le goût du risque. L’affût des nouvelles tendances (il a très vite soutenu Godard et même Johnny Hallyday).  Les facettes multiples et les jeux de piste : le bâtard, le dadaïste, l’ambulancier, le pornographe, le résistant, le poète classique, le chantre d’Elsa, l’homosexuel. J’ai aimé Aragon parce qu’il ne ressemble pas à la figure à la papa du grantécrivain hugolien tout en étant le Hugo de son siècle, aussi fécond et éclectique. Un siècle qu’il a, comme son aîné, presque entièrement traversé, auquel il s’est mêlé, trop peut-être.  

Cette chronique était maladroite, incomplète et truffée de quelques coquilles, sans doute. Si un spécialiste de l’oeuvre passe par ici, qu’il les corrige. Mais si un seul lecteur du post se précipite sur Aurélien, Le Roman inachevé, Le Con d’Irène ou  Traité du style, je me dis que j’aurai fait le travail. Aragon, pour reprendre le mot de Barrès sur Proust, je le vois toujours comme notre jeune homme. Excessif, vert, le regard pétillant, séducteur et kamikaze, toujours prêt à jouer un mauvais tour. Et vous, comment le percevez-vous ? 

3 commentaires sur “Louis Aragon : portrait de l’artiste en jeune homme (1897-1982)

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  1. Un détail, « notre jeune homme » : j’avais entendu Françoise Fabian dire à Belmondo, lors de l’hommage des César, : « tu seras toujours notre jeune homme », c’était émouvant dans une cérémonie un peu convenue. Je crois qu’il lui arrive de lire Proust en public. Bonne humeur et vaillance pour la reprise de lundi. Bises à vous deux. ________________________________

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  2. « Notre jeune homme » et j’ajouterai: chantre.
    Je vous découvre. Merci pour ce post.
    Je n’ai jamais lu « Traité du style » ou sinon des extraits seulement. Je m’y précipite! 😉

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