Longtemps …

« Longtemps, j’ai arrêté de lire Proust de bonne heure. Les jeunes filles en fleurs me faisaient de l’ombre. Je faisais volte face devant l’église de Balbec. A intervalles réguliers, je réessayais, consciencieusement. Je retournais du côté de chez Swann, un coin que je commençais à connaître, me faisais malmener par Odette, fantasmais sur des noms de pays aux sonorités évocatrices. Je brûlais d’entendre la Berma, la tragédienne à la “noblesse plastique” et la “pâleur janséniste”. En jouant avec Gilberte, je ressentais les morsures d’un premier dépit amoureux. Monsieur de Norpois ironisait sur ma vocation littéraire, qualifiant Bergotte de “joueur de flûte”. Malheureusement, à peine arrivé sur la côte normande, je m’enfonçais dans les sables mouvants de la petite station balnéaire, rencontrais à peine Charlus, ne prenais pas le temps de me lier d’amitié avec Saint-Loup, encore moins de voir Albertine apparaître dans le soleil couchant. Le côté de Guermantes demeurait terra incognita. Je ne pouvais expliquer ma désertion et ce brusque retour à Paris la saison à peine commencée. C’était cela le plus rageant. Ce n’est pas que je n’aimais pas Proust-je l’admirais trop au contraire- mais je me noyais sur cette plage, je manquais du souffle requis pour laisser glisser ses longues phrases, sa subtile et douce ironie, les méandres de sa pensée complexe. Peu enclin aux courses de fond, je retournais à quelques sprints sous la forme de lectures plus simples, ou du moins plus condensées.

J’aurais aimé, comme cette écrivaine à la mode, me targuer d’avoir lu Proust d’une traite lors de mon année d’hypokhâgne. Le fait est que ce n’était pas le cas. J’avais lu Du côté de chez Swann lors de mon année d’hypokhâgne et je m’étais arrêté là. Un jour, en l’an Covid-1, j’ai tenté une autre traversée. Cette fois, j’allais faire les choses bien ; je n’étais plus un lapin de six semaines. Le 24 mars 2019, en fin d’après-midi, je me suis rendu dans un café aux alentours de la place de Clichy me remettre à l’ombre des jeunes filles. Je me suis juré que cette fois, je ne lâcherais pas le narrateur en route. J’ai repris le livre où je l’avais laissé, à une soirée avec Bergotte – j’avais décidé de m’abstenir de tout relire depuis le début. Je vous la fais courte : j’ai tenu la distance. Avec difficulté parfois : prisonnier dans La Prisonnière, disparu avec Albertine. J’ai tenu la distance jusqu’à fin août et le dernier mot du Temps retrouvé. J’ai tenu le choc à coups de trente pages de lecture quotidienne, montant parfois jusqu’à cinquante ou cent dans des journées d’euphorie. J’ai pris des notes sur des carnets, partagé des citations. J’ai tenu le choc et je ne l’ai pas regretté. Puis, le texte a infusé lentement et je l’ai relu à petites doses au cours des trois dernières années. Un retour du côté de chez Swann, un autre sur la plage de Balbec, une matinée chez la duchesse de Guermantes-ce n’est pas bien original mais cette épiphanie du Temps retrouvé est certainement le passage qui m’a le plus travaillé, comme si le temps jusque là dilaté s’accélérait comme coeur qui bat et que trois pages et une chute sur le pavé se étaient soudain plus décisives que les trois mille qui précédaient.

Tout ça pour dire quoi, au juste ? Lire La Recherche n’a rien de facile. La course de fond non plus, d’ailleurs. Sauf que désormais, j’aime les deux. A l’image de cette discipline, les vingt premières minutes de lecture de Proust sont généralement les plus dures. On n’est pas encore dans le rythme, on relit trois fois certains passages. Puis, si on sait se laisser aller, on atteint une forme de relâchement bien connu des marathoniens et, se calant sur sa foulée, on y trouve des joies inespérées. Prendre le temps de retrouver le temps, voilà où je voulais en venir. Ne pas s’imposer de lire Proust pour jouer dans la cour des grands mais le laisser venir à soi et vous accepter dans son projet d’œuvre totale, qui englobe la littérature de Bergotte, la musique de Vinteuil, la peinture d’Elstir et le théâtre de la Berma. Qui englobe la guerre, le judaïsme, l’identité sexuelle, la distinction de classes, la jalousie, l’enfance, le deuil, l’amitié, le premier amour, le vieillissement et qui est tout autre chose que cela. Qui au final ne singe le snobisme que pour nous pousser à l’excellence, à écrire notre propre livre et le recommencer sans fin. »

Incipit de L’Amour de Proust au Temps du Covid (Editions Douro, 2025), fiction hommage à la littérature, c’est-à-dire à Marcel Proust.

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