S’il y a un cinéaste philosophe, il s’agit bien d’Eric Rohmer. Du Signe du lion en 1959 aux Amours d’Astrée et Céladon en 2007, le doyen de la Nouvelle Vague n’a eu cesse de stimuler l’intellect de ses spectateurs, de manière malicieuse souvent, parfois légère en apparence. Ses emprunts aux auteurs classiques ne relèvent pas de la coquetterie ; leur pensée innerve le film et se fond au coeur du récit. Quand Rohmer devient réflexif, il questionne l’essence du cinéma, l’acte même de voir et d’interpréter une image. Je pense ici, principalement, aux Comédies et proverbes. Le premier film du cycle, La Femme de l’aviateur (1981), parodie le genre policier en proposant une filature. François, amoureux d’Anne, va suivre dans Paris un aviateur qu’il soupçonne d’être son amant. Il tente de relever des indices, d’échafauder des scénarios. De décrypter son propre film, aidé par une lycéenne joueuse qui voit la vie comme un roman. Toutefois, devant l’interprétation de l’image, le duo de détectives reste perplexe. L’homme est-il entré dans un immeuble pour consulter un avocat et officialiser son divorce ou pour une toute autre raison ?
La vie est une fiction (La Femme de l’aviateur)
Dans Pauline à la plage (1983), Rohmer s’amuse à créer un autre dispositif complexe autour de la jalousie. Au cours de vacances en Normandie, Pierre, jeune homme timide et maladroit, convoite Marion, qui lui préfère Henri, un ethnologue divorcé, plus séducteur et sûr de lui. Un triangle amoureux classique complexifié par la présence d’une nièce adolescente, Pauline, qui flirte elle-même avec Sylvain, garçon rencontré sur la plage. Un jour, Henri séduit Louisette, une marchande ambulante, et l’invite chez lui en l’absence de Marion. Pierre, en passant devant la villa, surprend une femme nue à la fenêtre. Quand Marion rentre plus tôt que prévu, Henri tente de cacher Louisette puis, attrapé la main dans le sac, prétend qu’elle était avec Sylvain. Le lendemain, Pierre, agacé, révèle à Marion l’infidélité de son amant. Ayant admis la version d’Henri, cette dernière hausse les épaules. Qu’a vu Pierre, finalement ? Une femme nue, la belle affaire ! La supposer avec Henri relevait de son imagination. Pierre n’a eu accès qu’à une image partielle, comme Marion n’aura qu’une vision parcellaire de la vérité. Ambiguïté de l’image qui fait écho à la duplicité des mots, car le cinéma d’Eric Rohmer est surtout une exposition de l’insuffisance du langage (“Rohmer, ce sont des personnages qui se parlent pour éviter de se toucher”, disait joliment Clothilde Hesme).
Regards croisés (Pauline à la plage)
Les Nuits de la pleine lune (1984) propose une autre scène de jalousie questionnant la notion de point de vue. Louise, jeune décoratrice d’intérieur, vit dans une banlieue lointaine avec Rémi, un ingénieur, du genre sportif et casanier. Ce dernier supporte avec peine les sorties nocturnes de sa compagne, plus parisienne et plus branchée. Elle finit par mener une double vie, prenant une chambre à Paris, où elle est courtisée par Octave, un écrivain marié et père de famille, qu’elle voit uniquement comme un ami. Dans une brasserie place Saint-Michel, Louise surprend Rémi en descendant aux toilettes. Que fait-il, là, lui habituellement peu enclin à se rendre dans la capitale ? Mène-t-il aussi une double vie ? Louise commence à être inquiète d’autant que le mois précédent, elle avait encouragé en plaisantant son amie Camille à sortir avec Rémi. Elle confie ses craintes à Octave qui, de son côté, vient d’apercevoir une amie de Louise dans le salon. A la description de son chapeau, cette dernière reconnaît Camille… Une fois de plus, qui a vu quoi et comment l’interpréter ? La présence de Rémi en soi n’est que modérément suspecte. Celle de Camille a la même heure établit une drôle de coïncidence mais n’est-elle pas inventée par l’écrivain Octave pour susciter la jalousie ? Qui a vu quoi et qui dit vrai ? La parole et la vue sont traîtres et dissimulent plus qu’elles ne révèlent.
Bizarre love triangle (Les Nuits de la pleine lune)
Chez ce cinéaste chrétien, attendre une vision, c’est aussi avoir la foi. C’est parier comme Blaise Pascal sur l’existence d’une transcendance*. Dans Le Rayon vert (1986), Delphine attend d’être témoin de ce phénomène naturel rare pour croire en un amour possible. Dans Conte d’hiver (1992), Félicie espère, elle, une apparition. Elle a vécu un amour bref avec un jeune homme de passage, dont elle a conçu un enfant et aussitôt perdu la trace. Rien n’indique qu’ils se retrouveront mais elle parie sur cette hypothèse, refusant les hommes qui se présentent. Cette héroïne idéaliste, une des plus belles de Rohmer, ne lâchera pas une once de rêve jusqu’à un final étonnant.
Félicie, la croyante (Conte d’hiver)
Au coeur du film, Félicie assiste à la pièce de Shakespeare portant le même titre de Conte d’hiver. Léonte, roi de Sicile, y fait emprisonner sa femme Hermione, soupçonnée d’infidélité. Lavée de toute accusation, cette dernière, brisée, se laisse mourir. Au dernier acte, on révèle au roi, qui depuis seize ans vit dans le remords, l’existence d’une statue d’Hermione sur laquelle se recueillir. Impressionné par le travail du sculpteur, il s’adresse à cette statue et lui annonce le retour de leur fille exilée, Perdita. La statue s’anime soudain, Hermione revient à la vie et pardonne à son époux. Le drame se mue en comédie et la mort est mise en échec. Ce n’est plus une simple apparition mais une résurrection sur scène, sous les yeux embués de Félicie. Ne nous méprenons pas sur la forme, censément légère, des films de Rohmer. Sous le gracieux marivaudage, c’est rien moins que la question de la foi, de la subjectivité et du hasard qui se trouve abordée de front. Un pari pascalien, parfois. Un défi relevé, souvent.
*A écouter à ce sujet : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/philosopher-avec-eric-rohmer-4-4-ma-nuit-chez-maud-conte-d-hiver-7935610
C’est un bon texte. Qui donne envie de revoir les films. L’autre soir, je suis tombé sur Ma nuit chez Maud : c’est très beau, la contribution des quatre comédiens, pour moi les meilleurs qu’a pu avoir Rohmer, s’ajoutant au travail de Nestor Almendros en fait un des sommets de notre auteur (comme on disait, il y a longtemps, dans les « Cahiers »). Comme toi, j’aime beaucoup Conte d’hiver, la comédienne est très attachante. Je me souviens bien de ma découverte de La Femme de l’aviateur sur les Champs-Elysées qui étaient fréquentables pour le ciné à cette époque. Cela m’avait enchanté. J’ai moins aimé Les Nuits de la pleine lune, mais je le connais assez bien. A revoir. Ce film n’entre pas dans le cadre de ton article, mais c’est le mieux joué avec « Maud » : l’admirable Marquise d’O, autre grand film d’Almendros. A tout à l’heure. Affectueusement. ________________________________
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