LA PISCINE (Nouvelle)

INCIPIT

A Paris, l’été, on s’ennuie. On cherche des façons de tuer le temps. Enfant du dix-neuvième arrondissement, je connais chaque recoin des Buttes Chaumont. Le canal de l’Ourcq est mon intime, le parc de la Villette mon terrain de jeu. Mais l’endroit que je chéris par-dessus tout reste la piscine Pailleron. Gamin, j’y appris à nager et j’aimais déjà son large hall, ses murs de brique, l’odeur de sueur dans les vestiaires et les courts de tennis adjacents. Plus tard, j’y connus des émois : adolescent pâle et timide, j’observais les filles en maillots, leurs corps athlétiques ou graciles se mouvant au bord du bassin.  Ce que j’appréciais encore plus, c’était m’y introduire l’été durant le mois de fermeture par une porte dérobée dont un ami, fils du gardien, m’avait fait un double de clé. Alors, je me sentais tout-puissant. Je n’étais plus Jérémie Ginies, dix-sept ans, élève en première technologique, mais un explorateur génois à la conquête de terres encore vierges. Traçant ma route dans l’eau déserte, je me projetais dans d’autres univers dont moi seul savais l’existence. Au fil des années, cette piscine était devenue ma maîtresse. Je jouissais d’un degré d’intimité que les autres ne connaîtraient jamais. Ils ne la voyaient qu’en public quand je la possédais, seule et nue.

Ce jour-là, au coeur du mois d’août, je tentai à nouveau l’aventure. Après avoir fumé un joint appuyé sur le rebord de la grille, je l’enjambai d’un saut rapide, m’assurant que je n’étais pas suivi. Par ma petite porte secrète, je pénétrai dans l’enceinte vide. Grisé par cette transgression, j’ôtai sur le champ mes vêtements et m’élançai vers le grand bain. Je dus pousser un cri de joie, qui résonna dans le silence. Qui m’entendrait en tous les cas? Pailleron, comme Paris, sommeillait. Hardi, je tentai de traverser toute la longueur en brasse coulée. J’inspirai bien profondément puis retins ma respiration. Je me sentais terriblement bien, fluide et svelte, à fendre l’eau. Pourtant, aux trois quarts du bassin, la tête me tourna légèrement. Quand je remontai à la surface, ma vue était comme brouillée. Était-ce dû au manque d’air ? Ou au joint que j’avais fumé ? Je distinguai au loin une forme, un peu vague, qui se précisa. Mes yeux me mentaient, pas possible… Je n’étais plus seul dans le bassin.

Une femme d’une quarantaine d’années, sportive dans son maillot une pièce, barbotait très naturellement à une dizaine de mètres de moi. Je me pinçai, tâchant de rester stoïque. Qu’avait-il bien pu se produire ? Mon ami prêtait-il la clé sans me le dire à d’autres que moi ? L’après-midi était gâchée et mon intimité avec Pailleron s’en trouvait subitement violée. Qui sait combien de personnes s’y introduisaient en secret ? Parfois dans mes heures solitaires, j’avais dû y être observé. L’idée faisait froid dans le dos et ce lieu, désormais, était maudit. Il fallait en sortir, et vite. Oublier ce cauchemar à jamais. Pour cette femme comme pour moi, la situation était, au mieux, très incongrue. La saluant d’un geste amical, je tâchai de ne pas l’inquiéter. De paraître naturel ou presque. “Bonjour ! comment êtes-vous entrée ?”, demandai-je d’une voix hésitante. Elle ne sembla pas bien comprendre, haussant légèrement les épaules : “Comme tout le monde”. Mes derniers repères s’effondraient tandis qu’elle partit en nage indienne. Je la suivis un temps du regard.


Je n’aurais pas dû. Quelques mètres derrière la nageuse apparut un couple sur le plongeoir. Un maître-nageur brun et tatoué les surveillait d’un oeil distrait en manipulant sa perche avec classe et désinvolture. Je ne savais plus qui ni où j’étais. Un rêve ? Un bad trip ? Une faille spatio-temporelle ? La piscine était noire de monde, comme un samedi en haute saison. Du toit désormais ouvert dégringolaient quelques rayons, achevant de m’éblouir. Je me sentais proche de l’évanouissement. Ce joint créait-il des visions ? Une douche froide. Revenir à moi. Retrouver la rue, mes parents, un environnement familier. Je m’avançai péniblement vers l’échelle la plus proche et, au prix d’efforts surhumains, parvins à m’extirper de l’eau. C’est alors qu’une deuxième surprise, autrement plus forte, intervint.

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