GEORGES SIMENON (2/2) : LES TEMPS DE CRISE

Il y a quelques mois, je partageais ici un texte sur les romans durs de Simenon.  Nul besoin de le préciser, il est un de mes auteurs phares, auquel je reviens régulièrement (comment ne pas le faire ? Son oeuvre est tellement pléthorique qu’on n’en fera jamais le tour). Je cherchais donc un angle d’attaque pour réécrire sur Simenon. La lecture de la volumineuse biographie de Pierre Assouline m’a fourni quelques clés de lecture. Notamment sur un point précis : celui de la guerre et de la question juive. Rappelons que Simenon a traversé la Seconde Guerre de manière individualiste. S’il n’a sans doute pas ouvertement collaboré, le moins que l’on puisse dire est qu’il a tracé son chemin sans se soucier des événements. Il a mené une vie de châtelain en Vendée, vendu les droits de ses livres à la Continental, la firme allemande d’Alfred Greven. Dans cette période délicate, Simenon a plutôt prospéré. Certes, il a aidé les réfugiés belges à s’installer à La Rochelle (1). Certes, il n’a pas été un sympathisant fasciste assumé comme son frère Christian (2). Néanmoins, son départ en 1945 vers les Etats-Unis n’a sans doute rien d’anodin. Son attitude pendant la guerre lui avait valu des inimitiés dans le Comité d’épuration. 

Dans sa jeune carrière de journaliste, le futur créateur de Maigret a commis des articles troubles. Pas moins de dix-sept, précisément, sur le thème du “péril juif”. Ces textes de 1921 relaient les pires clichés antisémites : l’instauration d’un complot mondial, la corruption par l’argent, Les Protocoles des Sages de Sion. Il emploie l’image de “pieuvre juive”, enjoint au monde chrétien de réagir avant qu’il ne soit “trop tard”. Une rhétorique écoeurante, qui ne ressemble pas à celle de Simenon, à son sens de la mesure, à son don pour l’observation. Il est difficile de distinguer la part d’opportunisme des réelles convictions. Le « petit Sim », c’est certain, veut réussir. Il est un fougueux arriviste qui ne reculera devant rien. Le journal où il publie ces textes, La Gazette de Liège, étant de tradition catholique, anti-dreyfusarde et maurrassienne, il s’aligne sur ces critères et se montre des plus zélé. Plus tard, à la fin de sa vie, Simenon minimise ces articles, évoquant une simple commande. On peut le trouver prompt à se pardonner. Si commande il y a eu, il y a mis du coeur à l’ouvrage. Dans certaines de ses oeuvres, les descriptions de personnages juifs ne sont pas avares de stéréotypes. Ainsi, dans Pedigree

“…un plus sale type encore, avec son visage de travers, son nez de Juif, sa grande bouche vicieuse (…)”

Ou encore, dans Lili-Sourire

“Quand on s’appelle Levy, on n’en veut à personne. Mais on en veut au portefeuille de tout le monde.” 

A noter que les citations antisémites relevées par Pierre Assouline proviennent presque exclusivement des romans sentimentaux ou populaires produits dans les années 20 et au début des années 30 (3). Dans son oeuvre sérieuse, Simenon fera preuve de plus de nuance. Ainsi, Le Train (1960) narre la passion amoureuse et érotique entre Marcel Féron, un simple artisan des Ardennes et une femme juive, Anna Kupfer, dans un train de réfugiés lors de la débâcle de 1940. Cette Anna Kupfer, personnage sensuel et mystérieux, n’est nullement caricaturée. Tout au plus pourrait-on questionner l’ambiguïté de l’épilogue. Marcel Féron rejoint femme enceinte et enfants après cette brève incartade. Le retour à une vie normale sonne le glas de sa folie. Anna Kupfer est inquiétée en tant que membre de la Résistance. Traquée, elle revient voir Marcel pour demander sa protection, qu’il refuse. Ils ne se reverront jamais et Anna sera fusillée (4). 

Pourtant, ce serait manquer le sens du roman que de l’interpréter d’un point de vue excessivement politique. C’est une épopée existentielle, un train qui glisse vers la folie, la nature animale de l’homme. Qui ramène Féron à l’enfance, la prise directe avec le monde, la capacité d’émerveillement. Qui confine à l’érotisme pur, ludique et tragique à la fois. Simenon, romancier de “l’homme nu”, y touche en plein coeur comme rarement. C’est finalement une oeuvre abstraite où le contexte importe peu. Une pulsion de vie universelle quand plane la menace de la mort. Une euphorie inattendue qui brusquement nous illumine, nous révèle enfin à nous-mêmes. Un passage, parmi d’autres  : 

« Elle n’était pas bavarde. Moi non plus. L’eussions-nous été tous les deux, il y avait tant de sujets tabous entre nous que nous n’aurions pas trouvé grand chose à nous dire.

Ni passé, ni avenir. Rien qu’un fragile présent, que nous dévorions et dégustions tout ensemble.

Nous nous gavions de petites joies, d’images, de reflets que, nous le savions, nous garderions toute notre vie. Quant à notre chair, nous la meurtrissions à force de tenter désespérément de la fondre en une seule. »

Comme le souligne Jacques Dubois (5), Féron vit pour la première fois l’effervescence du présent ; nous la découvrons en même temps que lui, de manière proche, souvent bouleversante. Anna donne de l’amour à Marcel et ce faisant, rachète sa vie. Au seuil de la mort, il s’ en souviendra comme de la preuve qu’il a vécu. De l’image qu’il souhaite laisser à ses enfants : oui, moi, votre père, Marcel Féron, simple réparateur de radios, j’ai été capable de passion.  La fin est presque lumineuse par rapport à l’oeuvre de Simenon. Ces personnages, au moins une fois, se sont donnés entièrement. Quoi qu’il leur arrive par la suite, leur existence ne fut pas perdue. 

De même, dans un autre roman évoquant une guerre d’occupation (6), très sombre celui-là, La Neige était sale, une vie entière peut être sauvée en quelques secondes. Franck, le personnage central, est un voyou, fils d’une tenancière de bordel. Il fraye avec la pire racaille, tue un homme presque gratuitement et prend plaisir à humilier la fille qu’il idéalise. Il s’enfonce dans la haine de soi en souillant toute forme de pureté. Il a décidé de salir la neige. De se punir jusqu’au bout et jusqu’au fond de sa prison. La souffrance physique ne lui est plus rien à côté du refus de l’amour : 

“S’il n’a pas peur de la torture, de l’officier à la règle ou du vieux monsieur et de ses acolytes, c’est que personne ne pourra jamais le faire souffrir comme il s’est fait souffrir lui-même quand il a poussé Kromer dans la chambre.”

Précisons qu’il a jeté sa petite amie en pâture à un autre. Qu’il l’a trahie et indirectement violée. Pourtant, il vivra une rédemption, aussi fugitive qu’inespérée, et touchera presque à la sainteté. Sa fiancée revient le voir peu avant son exécution. Il trouve soudain une femme, un sens, un fragment de vie qui en vaut une entière : 

“Il ne faudrait pas qu’ils restent trop longtemps, car Franck ne pourrait peut-être pas le supporter. Il n’y a que ça. Il n’aura eu que ça. C’est toute sa part. Il n’y a rien eu avant et il n’existe pas d’après. Ce sont ses noces, à lui ! C’est sa lune de miel, c’est sa vie qu’il faut vivre d’un seul coup, en comprimé, près du vieux monsieur qui tripote ses bouts de papier.

Ils n’auront pas de fenêtre qui s’ouvre, de linge qu’on met à sécher, pas de berceau.

S’il y avait eu tout cela, il n’y aurait peut-être rien eu du tout, qu’un Franck acharné contre le destin. Ce n’est pas la durée qui compte. C’est que cela soit.” (7)

C’est le paradoxe des guerres, des crises : on y puise des ressources enfouies  qui le seraient restées autrement (8). Dès le premier chapitre du Train, nous sommes au coeur des enjeux de Simenon : la projection d’êtres banals dans des circonstances exceptionnelles. Quelle parcelle de vérité va-t-on entrevoir de l’humain quand la façade sociale se fissure ? Quand il n’a plus rien à prouver ni à perdre ? La guerre offre un cadre parfait à cette quête inlassable de l’homme nu. Elle a pour effet de dissoudre l’ego dans le grand chaos de l’histoire : 

“Je n’étais plus Marcel Féron, marchand d’appareils de radio dans un quartier presque neuf de Fumai, non loin de la Meuse, mais un homme parmi des millions que des forces supérieures allaient ballotter à leur gré.”

Une phrase qui résonne avec une autre issue du Petit Homme d’Arkhangelsk, livre publié quatre ans plus tôt : 

“Il n’était plus M. Jonas, le bouquiniste de la place qu’on saluait gaiement. Pour le commissaire, et sur les rapports, il était Jonas Milk, né à Arkhangelsk, Russie, le 21 septembre 1916, naturalisé français le 17 mai 1938, réformé du service militaire, de race israélite, converti au catholicisme en 1954.” 

Les constats, néanmoins, divergent. Dans le premier cas, la perte d’une identité, liée au nom, au quartier, à la place sociale, va libérer le personnage, lui permettre de redevenir “un homme”, certes ballotté mais en phase avec ses pulsions et des forces supérieures. Dans le second roman, Jonas Milk, suite à un fait divers, va être ramené à une identité juive à laquelle il pensait échapper. Fils de réfugiés russes devenu philatéliste dans une petite ville du Berry, il coulait des jours paisibles, entre sa boutique et le bistrot, jusqu’au départ de sa femme, Gina. Peu à peu, il est soupçonné -à tort- d’avoir tué l’épouse infidèle. L’étau se resserre et ses “amis” du village prennent subtilement leurs distances. Il comprend à de petits détails qu’il n’était pas vraiment des leurs, qu’on ne l’a jamais tutoyé, qu’on ne l’appelait pas Milk mais toujours Monsieur Jonas. Acculé, trop faible pour lutter, sentant ses repères disparaître et le sol se dérober sous ses pieds, le “petit homme” finit par se pendre. Dans ce roman oppressant à souhait, Simenon excelle à décrire la détresse du déraciné, à tel point que la presse juive accueillit le livre avec enthousiasme, un critique soulignant notamment que Simenon “a réussi à percer la nature profonde de l’être juif” (9). 

Autre personnage traqué, Monsieur Hire, l’anti-héros éponyme du roman de 1932 (10). Né Hirovitch, fils d’un tailleur d’habits de Vilna, il est accusé d’un crime sadique commis sur un terrain vague, crime dont nous le savons innocent. Son étrangeté ne plaide pas pour lui. Son identité juive non plus et son changement de patronyme devient suspect aux yeux de la police. Il erre dans les faubourgs de la ville comme une présence malaisante, un être de trop, à éliminer. Comme le remarque le critique Chaïm Raphaël, c’est comme si “la vieille malédiction qui les condamne, selon l’Eglise, à errer persécutés parmi les peuples, à leur servir de boucs émissaires, pesait sur les Juifs de Georges Simenon” (11). On pense aux Fantômes du Chapelier et à Kachoudas, autre personnage de tailleur juif, discret jusqu’à l’effacement : 

“Excusez-moi, murmura-t-il. Car il s’excusait toujours. Les Kachoudas s’étaient toujours excusés. Il y avait des siècles que, transportés comme des colis d’Arménie à Smyrne ou en Syrie, ils avaient pris cette prudente habitude.” (12)


Comme le commissaire accusant Jonas Milk, ferons-nous le procès de Simenon ? Ce n’est ici pas notre intention. Ce serait un procès complexe, qui nécessiterait plus de temps, de nombreuses pièces à conviction. Il faudrait évoquer son refus obstiné de parler ouvertement de politique ou de religion… Se souvenir des étudiants juifs que sa mère accueillait à Liège et qui lui ont inspiré des personnages comme Elie Nagéar dans Le Locataire (un personnage traqué, encore, sorte de Raskolnikov de Chaleroi) (13). Restons sur un plan romanesque. Il y a un paradoxe Simenon, un mélange particulier de cynisme et de bienveillance, d’opportunisme et d’empathie : des traces d’antisémitisme sont détectables dans son oeuvre mais quand il se met dans la peau d’un personnage juif, il parvient à faire ressentir une condition de déraciné jusque dans ses moindres détails. Ce qui fait de lui, précisément et avant tout, un étrange caméléon. En d’autres termes, un romancier.

(1) Épisode évoqué de manière autobiographique dans Mémoires intimes et de façon romancée dans Le Clan des Ostendais ou Le Train.

(2)  Lire  à ce sujet L’Autre Simenon de Patrick Roegiers.

(3) Un monsieur libidineux (1927), La Jeune fille aux perles (1932), Lili-Sourire (1930), Deuxième Bureau (1933). Citations relevées par Pierre Assouline dans Simenon.

(4) Épilogue modifié dans l’adaptation filmique de 1973. Julien Maroyeur (Jean-Louis Trintignant) finit par retrouver Anna (Romy Schneider) au poste de police et ne peut se résoudre à dire qu’il ne la reconnaît pas.

(5) Jacques Dubois,  “Anna Kupfer et les limites du roman moyen” : http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx01.15/497

(6) Une guerre d’occupation qui cette fois n’est située ni dans l’espace ni dans le temps. Une chose est sûre : ce n’est pas en France. Les personnages ont des prénoms à consonances germaniques.

(7) La Neige était sale (1948). Je surligne.

(8) A l’inverse, un roman comme Le Clan des Ostendais (1947) dépeint des êtres ordinaires s’acharnant, non sans héroïsme, à rester les mêmes en temps de crise. Les pêcheurs flamands, forcés de fuir à La Rochelle en 1940, n’en continuent pas moins le travail. Omer Petermans, le chef du clan et patron des cinq chalutiers, en butte à l’hostilité des Français, parvient à maintenir l’unité de sa famille et garde la tête haute, coûte que coûte.

(9) Charlotte Wardi, “Les ‘petits juifs’ de Georges Simenon », in Travaux de linguistique et de littérature, Université de Strasbourg, 1974.

(10) Les Fiançailles de Monsieur Hire, 1932. Adapté deux fois à l’écran sous les titres Panique (Julien Duvivier, 1947) et Monsieur Hire (Patrice Leconte, 1989).

(11) Chaïm Raphaël, “Simenon on the Jews”  in Midstream, New York, 1981.

(12) Le Petit tailleur et le chapelier, nouvelle de 1947, première version des Fantômes du chapelier. Kachoudas, tailleur d’origine arménienne, est  le seul à avoir deviné l’identité du tueur qui rôde à La Rochelle mais il n’ose le dénoncer. Timide et apeuré,  il mourra avec son secret. Adapté par Claude Chabrol (1982). Charles Aznavour joue Kachoudas.

(13) Le Locataire, 1934. Elie Nagéar est en cavale après avoir assassiné un riche Hollandais dans un train. Il se réfugie dans une pension pour étudiants tenue par la mère de sa maîtresse à Chaleroi.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑