Amateurs de feel good movies, passez votre chemin. Nous avons affaire à un film d’une rare déprime. Il n’est pas interdit cependant d’apprécier les oeuvres plombantes. Chacun son propre panthéon, de Houellebecq à Pavese. Fritz Zorn en bonne place, bien sûr, mais au sommet de tout, Kafka (“c’était comme si la honte devait lui survivre”, existe-t-il pire phrase de névrosé ?). Le film de Joachim Trier est une adaptation scandinave et modernisée d’un roman de Drieu La Rochelle, Le Feu follet. L’histoire d’Alain Leroy, un dandy au bout du rouleau qui erre vingt-quatre heures dans Paris avant d’en finir, probablement inspirée du suicide de l’auteur Jacques Rigaud. Un roman déjà adapté par Louis Malle dans les années 60. De l’avis de tous, un de ses meilleurs films. Somptueux noir et blanc. Musique lancinante d’Erik Satie. Maurice Ronet et Jeanne Moreau. Comment un jeune Norvégien se permet-il de le concurrencer ?
Oslo. Série de plans de la capitale, illustrés par diverses voix-off. Des habitants racontent leur ville. Des rues. Des trams. Des pistes de ski et des piscines. Espaces communs mais anonymes et généralement déserts. Un immeuble s’effondre. Cut et fin du générique. Un personnage nu dans une pièce sombre, après l’amour. C’est Anders, jeune paumé blafard au visage inexpressif. Il allume une clope sans mot dire, ouvre les volets puis traverse une autoroute. Sans révéler la scène qui suit, on devine qu’il n’est pas à la fête. Il se trouve en maison de repos. Plus crûment, en désintox. Pourtant, il va revenir au monde, regagner Oslo pour une journée. Revoir ses potes qui, eux, tracent un chemin. Passer un entretien d’embauche.
Problème : Anders n’y croit plus et ne cherche dans le monde extérieur qu’à alimenter son mal-être. C’est un enfant trop orgueilleux pour enfin condescendre à vivre. Une présence gênante dans une ville proprette, où les clients des cafés plaisantent sur le suicide d’un proche et mettent sur le même plan “écrire un livre” et “faire une fête d’anniversaire”. Anders est lui-même un écrivain inachevé qui ne trouve sa place ni chez les universitaires admirateurs de Proust et d’Adorno ni chez les hipsters comparant Mad Men à Musil. Trier, comme dans les autres films de sa Trilogie d’Oslo (Nouvelle donne, Julie en 12 tableaux) dresse le portrait en creux d’une génération de millenials désabusés, biberonnés à la culture pop, aux jeux vidéo et aux drogues de synthèse. Anders est un jeune déjà vieux, revenant dans une ville qui se passe bien de lui, dans un espace qui lui échappe. Les divers personnages qu’il croise ne sont pas coupables de non-assistance. L’ancien compagnon de cuite d’Anders a ses propres soucis de couple ; le rédacteur en chef du magazine où il postule ne juge pas sa toxicomanie. Ils n’ont pas le temps, voilà tout.
31 août. Une ville vide. Une fin de saison. Longue scène d’errance dans un parc. Lumière de fin d’après-midi. Voix-off égrenant des préceptes que nos parents nous ont transmis. Des parents trop tolérants, trop socio-démocrates peut-être, qui respectent la vie privée, méprisent le sport et la religion mais accueillent tous types d’amis. Il y a aussi ce qu’il n’ont pas transmis. Ils n’ont pas appris à leurs enfants à cuisiner ni à construire une relation. Ils ne leur ont pas dit que l’amitié s’émousse et ne garde d’amitié que le nom. Le jour baisse sur ce monologue lu par le protagoniste. Il s’est endormi dans le parc désert.

La nuit est tombée, déjà. Que faire ? Retourner voir ses anciens amis. Retomber dans le même schéma. Boire. Se droguer. Les connaissances superficielles. Les boîtes de nuit. Le dealer qui joue à Battlefield. Et une fille, qui souhaite le sauver. Comme Alain, son alter ego, Anders ne l’écoutera pas. Tu oublieras cette nuit, dit-il, tu en vivras mille autres comme ça. On oublie aussi tout le reste, comme dans les brumes de l’extincteur qu’agite un ami alcoolisé. On erre en vélo dans des avenues. On ne se trempe pas dans la piscine. On reste -pour toujours- en dehors.
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