A partir des années 1930, en parallèle des Maigret, Georges Simenon s’attelle à ce qu’il appelle ses “romans durs”, ou ses “romans romans”, c’est-à-dire ceux qui ne relèvent pas spécifiquement de la littérature policière. Ils constituent autant de jalons, d’étapes vers “le roman total”, comme un peintre fait des esquisses avant de peindre son chef d’oeuvre. Comme les Maigret et à quelques exceptions près, ce sont souvent des romans courts, de cent-cinquante à deux-cent pages. On peut considérer que c’est l’addition de petits romans qui constitue le grand œuvre de Simenon, dans un projet balzacien.
Souvent, ces romans s’articulent autour de onze chapitres et sont écrits en autant de jours. Au-delà, Simenon ne se sent plus capable de fournir l’effort physique consistant à vivre dans la peau du personnage. Quand il “rentre en roman”, il s’isole et sa famille en devine le sujet à des signes avant-coureurs. S’il écrit sur un bossu, il se tient moins droit ; si son personnage est âgé, il vieillit. Comme un comédien de l’Actor’s Studio, il incarne le rôle, nuit et jour. La méthode d’écriture est simple. Sans idée d’intrigue préalable, Simenon crée un personnage, puis invente une situation qui l’emmène “au bout de lui-même”. Si certains auteurs excellent à peindre l’homme habillé (dans ses interactions sociales, l’image qu’il renvoie à ses pairs), il se veut le romancier de l’homme nu, qui le traque dans ses moindres recoins, expose ses travers peu reluisants. Ses personnages sont modestes et subissent leur destinée. Ce ne sont pas franchement des lâches ; ce ne sont pas non plus des héros. Souvent, le sort est plus fort qu’eux. Il y a très peu de fins heureuses.
Simenon montre au grand jour leurs failles, leurs combats et leurs déchéances dans une langue simple et directe, en apparence peu littéraire. De sa période de jeunesse consacrée à la production, abondante et sous pseudonyme, de romans populaires pour ménagères, il a appris ce qu’il ne faut pas faire : le mélodrame dégoulinant, le style amphigourique et vide, l’épate-bourgeois sans substance. Son style, désormais, il le synthétise en une phrase : “Il pleut”. Des phrases courtes, pas trop d’adjectifs, un lexique plutôt réduit. Il pleut souvent dans ses romans ; on ne ne dit pas “l’ondée”, toujours “la pluie”. Cependant, il ne pleut nulle part comme dans les romans de Georges Simenon :
“Il pleuvait toujours, c’était si fin, si régulier, si monotone qu’on n’avait pas l’impression que l’eau tombait du ciel. Elle était en suspension dans l’air, une poussière d’eau froide qui reliait les pavés mouillés aux nuages.” (Les Demoiselles de Concarneau)
On capte bien dans cet extrait le réel travail du style derrière l’apparente simplicité. Chaque mot est à sa juste place ; on palpe l’épaisseur du crachin, la sensualité des gouttes sur la peau. Ce roman, qui se passe en Bretagne, décrit le milieu des pêcheurs à travers le destin de Jules Guérec, un personnage de vieux garçon habitant avec ses soeurs jusqu’à ce qu’un accident tragique le pousse dans ses retranchements. Comme beaucoup de héros de Simenon, il est lâche mais capable d’amour ; il croit entrevoir une lumière mais l’étau se resserre doucement. Les pavés mouillés se confondent avec les nuages comme la culpabilité se mêle à l’innocence, sans frontières nettes ; c’est toute la complexité du réel, sa matière malléable et sans cesse à redéfinir qui se trouve exposée ici.
Romancier d’ambiances avant tout, Simenon n’aime rien tant que poser un cadre, faire ressentir une ville en quelques phrases. Il connaît de manière intime chacun des endroits qu’il décrit. Ayant longtemps vécu dans la région de la Rochelle, une trentaine de romans se passent dans cette zone géographique, un “plat pays” où la mer se mêle avec le ciel :
“Il est vrai qu’on n’était pas dans le monde ordinaire ; on n’était ni sur terre ni sur mer et l’univers, très vaste, mais comme vide, ressemblait à une immense écaille d’huître, avec les mêmes tons irisés, les verts, les roses, les bleus, qui se fondaient, comme une nacre.” (Le Coup de vague)
Encore une fois, les tons se confondent et on se trouve dans un univers flottant, ambigu, à cheval entre deux éléments. Simenon, très visuel, procède comme un peintre, par petites touches de couleurs. De même, on apprend le passé, les traits de caractère des personnages grâce à de subtils coups de pinceau, discrets mais toujours essentiels. Dans ce roman, une variation sur le même thème que Les Demoiselles de Concarneau, Jean, un jeune bouchoteur, a toujours vécu modestement avec ses tantes jusqu’à ce qu’un drame lui fasse découvrir que ces dernières cachent des secrets et que son village, qu’il croit paisible, ne l’est pas vraiment. Une nouvelle fois, Simenon nous montre la réalité cachée derrière les portes, la réalité cachée derrière la réalité, celle que par pudeur on ne montre pas. On peut vivre des années dans un endroit naïvement, innocemment (n’est-ce pas une innocence coupable ?) sans avoir la moindre idée des conflits sourds, des petits clans, des jeux de pouvoir qui s’y déroulent. De même, on peut vivre des décennies avec une femme sans percer le moindre de ses secrets (L’Homme de Londres) car l’homme est doté d’un fond opaque, que les romans de Simenon tentent de percer.
Il est à noter que les romans de Simenon commencent souvent par cent pages éblouissantes avant de terminer de manière un peu moins habile. Comme le souligne le critique littéraire Robert Poulet :
« Presque tous ses récits commencent par cent pages magistrales, auxquelles on assiste comme à un phénomène naturel, et à l’issue desquelles on se trouve infailliblement devant une certaine quantité de matière vivante dont un autre Simenon s’empare alors pour en tirer des surprises et des drames beaucoup moins habilement. »
Poulet précise également que Simenon excelle plus dans la peinture des états que dans celle des actions, définissant son univers comme statique. Il est vrai que l’intrigue n’importe que dans la mesure où elle permet d’entrevoir de l’homme de brèves parcelles de vérité. Comme un photographe baladant son appareil pour capter l’essence du réel, il capture le détail signifiant qui définit le personnage nu. Ainsi, toujours dans Le Coup de vague, sur l’épouse, faible et fataliste :
“Elle pleurait maintenant, par petites saccades, qui faisaient tressauter ses seins mous !”
Les romans de Simenon s’articulent souvent, de manière plus ou moins explicite, sur le conflit éternel entre le masculin et le féminin. Dans les deux romans cités plus haut, un homme est clairement victime de soeurs ou de tantes castratrices. Parfois, une amante maudite entraîne son amant dans le crime (La Chambre bleue). Parfois, un homme à l’ego blessé se trouve embarqué dans une aventure pour sauver sa femme et son honneur (Feux rouges). Simenon questionne également le rôle du père, qui ignore tout de ses propres enfants (L’Horloger d’Everton, Les Inconnus dans la maison). En creusant derrière les apparences de la respectabilité bourgeoise, on constate que la châtelaine que Maigret idéalisait dans son enfance a fini manipulée par un gigolo (L’Affaire Saint-Fiacre), qu’un ancien héros de guerre se reposant sur la Côte d’Azur passait ses journées au bordel afin d’y trouver l’affection que sa famille ne lui offrait pas (Liberty Bar).
Les thématiques abordées sont d’une grande diversité. Ainsi, au cours des années 1930, Simenon publie de nombreuses oeuvres, d’ambiances et de styles très différents. Trois romans emblématiques viendront illustrer notre propos. Dans le premier, nous sommes en Afrique, plus précisément au Gabon. Le protagoniste du Coup de lune, Joseph Timar est un jeune Rochelais naïf qui débarque à Libreville pour travailler dans les colonies, sur les recommandations de son oncle. Évidemment, rien ne se passera comme prévu, et, étouffé par la chaleur et le paludisme, il se trouve mêlé à son insu à un fait-divers sordide, sur fond d’alcool et de racisme. Dans ce roman, Simenon excelle à décrire l’ambiance poisseuse des colonies, de ses fonctionnaires corrompus, de ses Blancs se sentant tout permis et se comportant comme des voyous. Une ambiance qu’il a observée lors de multiples voyages en Afrique, au cours desquels cet auteur pourtant peu politique a pris parti contre le colonialisme. “L’Afrique vous parle” devait être le titre d’un de ses articles.“Et elle vous dit merde !”, a-t-il ajouté. A noter que Le Coup de lune fut publié presque la même année que le Voyage au bout de la nuit de Céline qui, dans un style très différent, décrit la même ambiance délétère des colonies. On pense aussi à André Gide, un ami et soutien de Simenon et son Voyage au Congo. Apolitique, Simenon ? Certes. Mais dans sa manière presque documentaire de poser son stylo-caméra, de regarder le monde dans les yeux, il capte des rapports de pouvoir, des guerres de classes et de races, froidement, sans discours militant.
Changement de décor radical : le deuxième roman, Les Fiançailles de Monsieur Hire, se situe dans une banlieue parisienne grise, au sein d’un immeuble modeste. Y vit l’étrange personnage éponyme, célibataire au physique disgracieux, sans profession fixe, un peu louche. On vient d’assassiner une femme, à Villejuif, sur un terrain vague, et Monsieur Hire est pris pour cible. Peu à peu, l’étau se resserre. Et Monsieur Hire tombe amoureux… Etouffant comme une chasse à l’homme, ce roman troublant suit pas à pas le protagoniste, de son petit logement à ses étranges allées et venues. Son humanité, même malaisante, est mise à jour. Simenon décrit et ne juge pas.
Quittons la région parisienne : Les Inconnus dans la maison se déroule à Moulins, dans l’Allier. Une petite ville du centre de la France, dont Maigret est originaire. Pas de Maigret, pourtant, ici, mais un avocat alcoolique, Hector Loursat, qui n’exerce plus depuis dix huit ans et le départ de sa femme, se contentant d’ une existence de reclus dans un vieil hôtel particulier. Ce personnage, brillant mais dépressif, se consume à petit feu dans une existence d’ectoplasme. Sa propre fille le méprise, de même que ses anciens amis, qui le voient comme un original. Un jour, sa vie est troublée par un coup de feu dans les étages… Les Inconnus dans la maison est l’histoire d’un homme qui paradoxalement revient à la vie alors que vient de se jouer un drame. Il prend conscience des années perdues, de sa méconnaissance de ce qui se joue sous son propre toit. A cette occasion, il va ressortir de son antre pour une ultime plaidoirie. Particulièrement émouvant, ce roman confirme l’affection de Georges Simenon pour les marginaux, ainsi que pour la classe populaire, les notables y apparaissant comme lâches et dissimulateurs. Sa sympathie va à Loursat, critique de la bonne société, qui doucement réapprend à vivre (« Il savait tout, il avait tout lu, mais il ne savait entrer dans une auberge ») et redécouvre la paternité. Simenon excelle une fois de plus à décrire les lieux d’une ville, ses cafés, ses bars interlopes, ses auberges et ses librairies, ses diverses couches sociales.
On voit à travers ces exemples la diversité de l’oeuvre de Simenon, capable d’aborder de front des thèmes et contrées très divers. Des points communs cependant se distinguent. Les romans durs sont brefs et denses, tragiques sous des dehors banals. Les personnages subissent leur sort, prisonniers de forces qui les dépassent. Parler de tragédie grecque, dans le cadre de sous-préfectures, n’est pas absurde dans le cas de Simenon. André Gide, tout en le soutenant, lui a reproché la médiocrité de ses héros. C’est pourtant sa marque de fabrique. Simenon, romancier modeste de l’homme modeste. C’est de la crudité des détails, du quotidien le plus sordide qu’émerge la mythologie de Simenon, à l’image de l’incipit de La Chambre bleue, digne de L’Origine du monde de Courbet :
“Non seulement tout était vrai, mais tout était réel : lui, la chambre, Andrée qui restait étendue sur le lit dévasté, nue, les cuisses écartées, avec la sombre tâche du sexe d’où sortait un filet de sperme.”
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